Le mot intergénérationnel m’a longtemps paru vide, du genre qu’on colle sur une affiche pour obtenir une subvention. Puis j’ai passé trois jeudis de suite assise au fond d’un café de quartier aux Pâquis, à regarder qui parlait à qui. Je n’y suis pas allée en observatrice, au début. J’accompagnais Marguerite, ma voisine de palier, qui voulait voir à quoi ça ressemblait et n’osait pas y entrer seule.
Un mot intergénérationnel qui ne garantit rien
La première fois, nous sommes arrivées à quatorze heures dix. Il y avait onze personnes dans la salle. Neuf avaient largement dépassé soixante-dix ans, deux étaient des étudiantes de la Haute école de travail social venues dans le cadre d’un stage. Les neuf étaient assises ensemble. Les deux étudiantes étaient au bar, à parler entre elles.
Voilà. C’était ça, le café intergénérationnel, ce jeudi-là. Deux groupes dans la même pièce, le même air, le même mauvais café, et pas une phrase échangée entre eux pendant quarante minutes. Marguerite m’a glissé qu’elle avait l’impression d’être à un bal où personne n’invite personne. Elle a quatre-vingt-un ans et un sens de la formule que je lui envie.
Je suis repartie un peu déçue, et surtout avec une question : qu’est-ce qui manquait ? Pas les gens. Pas le lieu. Pas la bonne volonté, qui était palpable des deux côtés.
En redescendant la rue de Berne, Marguerite m’a fait remarquer une chose à laquelle je n’avais pas pensé. Les neuf personnes âgées se connaissaient déjà. Elles venaient toutes du même immeuble ou du même club de belote, et le café leur servait de salon d’hiver. Les deux étudiantes, elles, débarquaient dans un groupe constitué. Formulé comme ça, l’absence d’échange cesse d’être mystérieuse : personne n’entre spontanément dans une conversation en cours.
Le deuxième jeudi, quelqu’un animait
La semaine suivante, une femme d’une cinquantaine d’années est arrivée avec un carton de vieilles photographies du quartier, prêtées par une habitante. Elle les a posées sur la grande table et a demandé si quelqu’un reconnaissait la devanture d’une épicerie.
En vingt minutes, la salle avait changé de forme. Une des étudiantes tenait une photo pendant qu’un monsieur lui expliquait où se trouvait l’arrêt du tram avant 1975. Marguerite corrigeait les dates de tout le monde avec une autorité tranquille. Je prenais des notes sur un coin de nappe en papier, parce que je n’avais rien d’autre.
Ce que j’en retire, et je ne prétends pas que ce soit une découverte : le mélange des âges ne se produit pas parce qu’on a ouvert une porte. Il se produit quand quelqu’un pose un objet au milieu de la table et pose une question à laquelle les deux groupes ont quelque chose à répondre. L’animation n’est pas un supplément, c’est le mécanisme lui-même.
J’ajoute un détail qui m’a frappée, parce qu’il va contre l’idée qu’on se fait de ces rencontres. Ce ne sont pas les jeunes qui ont appris quelque chose aux anciens. Pendant une bonne demi-heure, le flux est allé dans les deux sens de façon parfaitement désordonnée : une étudiante expliquait comment retrouver une ancienne photographie aérienne du quartier sur un site cantonal, le monsieur lui racontait pourquoi la devanture avait été refaite en 1981, et personne ne tenait le rôle qu’on lui avait assigné à l’entrée. Les dispositifs qui prévoient à l’avance qui transmet quoi à qui me paraissent mal partis.
L’animatrice m’a confié, à la fin, qu’elle avait mis près d’un an à trouver cette formule. Les premiers mois, elle proposait des thèmes de discussion. Ça ne prenait pas. Le carton de photographies, elle l’a essayé un jour de panne d’idées.
Ce que disent les gens qui font ça tous les jours
Je suis rentrée et j’ai cherché à lire des choses sérieuses là-dessus. Pro Senectute publie régulièrement sur les formes de rencontre entre générations et sur l’isolement des personnes âgées en Suisse ; leurs textes insistent beaucoup sur la régularité et sur la présence d’un tiers qui tient le cadre. Du côté genevois, la Ville de Genève fait vivre Cité seniors, un espace aux Charmilles qui propose des activités ouvertes, et le canton soutient plusieurs lieux de ce type.
Je n’ai ni la formation ni les données pour évaluer ces dispositifs, et je me garde bien de dire lequel fonctionne mieux qu’un autre. Ce que je peux dire, c’est ce que j’ai vu de mes yeux sur trois après-midi, ce qui est une base d’observation ridiculement mince. Je l’écris quand même parce que personne ne m’avait prévenue de cette différence entre un lieu ouvert et un lieu animé, et que ça m’aurait servi.
Un point revient dans à peu près tous les textes que j’ai parcourus, et il m’a surprise : la fréquence compte davantage que la durée. Un rendez-vous hebdomadaire d’une heure produit visiblement plus qu’une grande fête annuelle, même très réussie. Ça paraît évident écrit comme ça. Ça l’est beaucoup moins quand on voit le budget et l’énergie que les communes mettent dans les grandes fêtes.
Si vous voulez aller voir par vous-même
Marguerite m’a demandé quoi dire à sa fille, qui habite Lausanne et cherche quelque chose du même genre pour une amie. J’ai hésité, parce que donner des indications sur un terrain que je connais depuis trois semaines me paraît présomptueux. Puis je me suis dit que la liste de ce que j’aurais voulu savoir avant d’y aller valait mieux que rien. Je lui ai listé ce que je ferais à sa place, sans garantie :
- Téléphoner avant de se déplacer, et demander explicitement si une animation est prévue ce jour-là, ou si c’est un accueil libre. Les deux existent et ne produisent pas la même chose.
- Y aller deux fois minimum. La première visite ne dit rien, surtout quand on arrive seul et qu’on reste près de la porte.
- Demander qui finance le lieu. Une association, une commune, une paroisse, une fondation : ça ne change pas la qualité de l’accueil, mais ça change les horaires, la durée de vie du projet et ce qu’on peut y demander.
- Pour une situation personnelle un peu lourde (isolement installé, santé fragile, difficultés administratives), passer d’abord par le centre médico-social de la commune ou par une antenne de Pro Senectute, qui sont là pour ça. Un café ne remplace pas un accompagnement.
Le troisième jeudi
Je suis retournée seule la troisième semaine, par curiosité. Pas d’animation prévue, sept personnes, deux groupes, silence poli. J’ai failli repartir, puis j’ai sorti de mon sac le petit boîtier que je trimballe le samedi matin pour photographier les passants. Un monsieur m’a demandé si c’était un Olympus. On a parlé quarante minutes de développement en cuvette et de la salle de bains que je transforme en labo une fois par mois.
Deux personnes se sont rapprochées en cours de route, dont une femme beaucoup plus jeune qui travaille dans la rue d’à côté et passait prendre un thé. Elle a raconté qu’elle avait récupéré l’appareil de son grand-père et qu’elle n’osait pas s’en servir. Le monsieur lui a proposé de le lui montrer la semaine suivante. Je ne sais pas si le rendez-vous a eu lieu.
Ce n’est pas une morale, et je me méfie des anecdotes qui se terminent trop bien. Mais la conclusion que j’en tire provisoirement, c’est que l’objet au milieu de la table peut aussi sortir de votre sac. Si vous avez déjà poussé la porte d’un lieu comme celui-là, je serais contente de savoir ce que vous y avez trouvé : écrivez-moi, ou dites-le en commentaire. Et si vous voulez savoir d’où viennent les informations que je cite ici, c’est détaillé sur ma démarche.