Vieillir ensemble, l’expression qui me gêne un peu

Vieillir ensemble, je l’ai lu sur trois brochures différentes le même mois. Sur un programme de commune vaudoise, sur une affiche de paroisse, dans le titre d’une conférence à laquelle je ne suis finalement pas allée. La formule est chaleureuse et je l’ai moi-même employée sans y réfléchir, jusqu’à ce qu’une amie me demande ce qu’elle était censée recouvrir pour quelqu’un qui vit seul depuis douze ans.

Je n’ai pas su répondre. Ça m’a occupée plusieurs jours.

Derrière vieillir ensemble, deux choses très différentes

En y regardant de plus près, la formule sert à désigner au moins deux réalités qui n’ont pas grand-chose en commun.

La première est domestique : un couple qui traverse les années côte à côte, avec ce que ça implique de négociations silencieuses sur qui fait les courses quand l’autre ne conduit plus. La deuxième est collective : une commune, un quartier, une association qui organise les choses de façon que les plus âgés ne se retrouvent pas en marge. Les deux sont légitimes. Mais une brochure qui parle de la seconde avec une photographie illustrant la première laisse dehors tous ceux qui n’ont personne à côté d’eux, ce qui représente beaucoup de monde.

Selon les chiffres publiés par l’Office fédéral de la statistique sur les ménages suisses, la proportion de personnes vivant seules augmente nettement avec l’âge, et davantage encore chez les femmes après soixante-quinze ans. Je cite cela de mémoire de lecture et j’invite à aller vérifier le détail à la source plutôt qu’à me croire sur parole.

Il y a une troisième acception, moins visible, que j’ai mis du temps à repérer. Vieillir ensemble peut aussi désigner une génération entière qui avance en bloc : les gens nés dans les mêmes années, qui prennent leur retraite à peu près au même moment et qui pèsent d’un coup sur les mêmes services. C’est le sens que lui donnent les textes de politique publique. Il n’a rien à voir avec le sens affectif des brochures, et pourtant les deux circulent sous la même étiquette, parfois dans le même document.

Une conversation dans un tram

En juin, une femme s’est assise à côté de moi dans le 12 entre Rive et Moillesulaz. Nous avons parlé du chantier, puis d’autre chose, puis elle m’a dit qu’elle avait arrêté d’aller aux repas communautaires de son quartier. Pas par désintérêt. Parce qu’elle était la seule à y venir sans conjoint et que les tables se formaient par deux, mécaniquement, sans aucune méchanceté.

Je repense souvent à cette phrase. Elle dit quelque chose que les brochures ne disent pas : un dispositif ouvert à tous peut produire une mise à l’écart sans que personne ne l’ait décidé, simplement par la façon dont les chaises se placent.

Elle est descendue à Chêne-Bourg et je ne sais pas son nom. C’est la limite de ce genre de conversation, et aussi ce qui fait sa valeur : personne n’essayait de bien répondre.

Ce que le mot laisse dehors

En rangeant mes notes de l’été, j’ai relevé quatre situations que la formule ne couvre pas et qui reviennent constamment dans ce que j’entends.

Celle des gens qui vieillissent à côté de quelqu’un sans rien partager, parce que le couple a cessé d’en être un depuis longtemps. Personne n’en parle et pourtant plusieurs femmes m’en ont parlé.

Celle des proches aidants, dont le quotidien n’est pas un cheminement commun mais une charge à sens unique. Une amie s’occupe de son mari depuis quatre ans. Lui dire qu’ils vieillissent ensemble serait d’une indécence rare.

Celle des personnes dont les enfants ont quitté la région, cas extrêmement fréquent en Suisse romande, où une génération entière travaille à Zurich, à Bâle ou ailleurs. Le lien existe, par téléphone, par écran. Il ne produit pas de présence un dimanche d’octobre.

Et celle, enfin, des gens qui vieillissent très bien seuls et qui n’ont demandé à faire ensemble avec personne. J’en connais deux. Les plaindre serait leur faire injure.

Ce que font les gens qui s’en occupent sérieusement

Les associations romandes qui travaillent sur le lien ont visiblement repéré le problème avant moi. L’Avivo, à Genève, organise des sorties et des repas où l’inscription est individuelle et où le placement à table est fait par l’organisateur. Ce n’est pas un détail d’intendance : c’est exactement ce qui évite la scène du tram. Pro Senectute Vaud et Pro Senectute Genève proposent elles aussi des activités conçues pour des participations solitaires, et plusieurs communes romandes font vivre des tables d’hôtes de quartier sur le même principe.

Je ne suis pas en position de dire laquelle de ces formules marche le mieux. Je constate seulement que celles qui fonctionnent, d’après ce que j’en vois, ont toutes réglé la question du placement avant de s’occuper du menu.

Une organisatrice bénévole m’a expliqué sa méthode, qui tient en trois phrases et que je trouve meilleure que bien des rapports. Elle place elle-même les gens. Elle change le plan de table à chaque fois. Et elle s’assoit systématiquement à côté de la personne qui vient pour la première fois, quitte à laisser ses propres amies à une autre table. Elle fait ça depuis onze ans dans une salle de paroisse et elle ne s’en vante nulle part.

Ce que je retiens pour moi

J’ai soixante-quatre ans, je vis seule, et la question me concerne directement même si j’ai tendance à écrire comme si elle concernait les autres. Ce que je retiens, provisoirement, tient en peu de mots : une formule qui me met mal à l’aise mérite qu’on regarde ce qu’elle cache, et neuf fois sur dix elle cache une situation qu’on n’a pas envie de nommer.

Pour les situations individuelles, celles où l’isolement s’installe durablement et où il ne s’agit plus d’une question de vocabulaire, le centre médico-social de la commune et les antennes cantonales de Pro Senectute sont les bons interlocuteurs. Je n’ai aucune compétence pour conseiller qui que ce soit là-dessus, et je préfère l’écrire clairement une fois pour toutes.

Je continue d’employer l’expression, du reste. Je n’ai rien trouvé de mieux et les formules de remplacement que j’ai essayées sont soit plus lourdes, soit plus froides. Mais je fais attention, désormais, à ce qu’elle désigne dans la phrase où je la mets, et je vérifie qu’elle n’est pas en train d’effacer quelqu’un.

Si l’expression vous fait le même effet qu’à moi, ou l’effet inverse, je suis curieuse de le savoir. J’ai raconté ailleurs ce que j’ai observé dans un café intergénérationnel des Pâquis, et la question du placement y revient exactement de la même manière. Le reste de ce que je note au fil des semaines est rassemblé dans les articles du carnet.

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