Quand j’ai arrêté de travailler, tout le monde m’a dit la même phrase : tu vas voir, ça fait du bien. Les programmes de commune que je ramassais à l’époque appelaient ça « retraite bien-être », avec une photographie de randonneurs. C’était vrai pendant six semaines. Puis il y a eu un trou d’environ trois mois dont personne ne m’avait parlé, et que je raconte ici parce que je l’ai cru personnel avant de découvrir qu’il était banal.
Retraite bien-être, la version qu’on ne raconte pas
Le premier mois ressemble à des vacances. Le deuxième aussi, en plus calme. C’est vers la neuvième ou dixième semaine que quelque chose se déplace. Ce n’est pas de la tristesse, en tout cas ce n’est pas ce que j’appellerais comme ça. C’est plutôt la disparition des points de repère qui structuraient les journées sans que je m’en aperçoive : l’heure à laquelle on sort, les gens à qui on dit bonjour sans les avoir choisis, la conversation de couloir sur rien.
J’ai mis du temps à comprendre que ce qui me manquait n’était pas le travail. C’étaient les rencontres non voulues. Celles qu’on n’organise pas, qui arrivent parce qu’on est quelque part à une certaine heure. Une fois chez soi, toute rencontre devient un projet, et un projet demande une énergie que ces semaines-là ne fournissaient pas.
Le signe le plus net, pour moi, a été le téléphone. Je le regardais plusieurs fois par jour sans attendre d’appel particulier. Pas par ennui, exactement. Plutôt parce que c’était devenu le seul endroit d’où quelque chose pouvait arriver. Quand je m’en suis rendu compte, j’ai trouvé ça inquiétant et un peu humiliant, et j’ai mis deux mois de plus à en parler à quelqu’un.
Un autre signe, plus sournois : les journées ont commencé à se ressembler au point que je ne savais plus les dater. En relisant mon cahier de bocaux, où je note les mises en fermentation, j’ai trouvé une page de septembre vide alors que je suis certaine d’avoir fait des carottes ce mois-là. Je n’ai aucune idée du jour.
Ce que j’ai essayé, et ce qui n’a pas marché
J’ai fait les choses qu’on fait. Des listes. Un planning hebdomadaire avec des cases, abandonné au bout de onze jours. Trois cours d’essai dans trois disciplines différentes, dont une poterie où j’étais la plus maladroite de la salle et où je ne suis jamais retournée.
Ce qui n’a pas marché, je le dis parce que ça m’aurait économisé du temps : remplir les journées. Une journée pleine d’activités choisies une par une reste une journée où personne ne vous attend. Le volume n’était pas le problème.
Ce qui m’en a sortie, par accident
L’ensemble vocal. Un jeudi par semaine, une heure et demie, à heure fixe, avec des gens qui remarquent une absence. Ce n’est pas la musique qui a réglé la question, même si j’y ai pris goût. C’est la régularité imposée de l’extérieur, et le fait que mon absence produise un trou dans le pupitre des altos.
J’ai formulé ça maladroitement à une amie qui m’a répondu, avec raison, que je venais de redécouvrir ce que tout le monde sait sur les engagements réguliers. Peut-être. Mais il y a une différence entre savoir une chose et en faire l’expérience à soixante-quatre ans, seule dans un appartement un mardi de novembre.
Ce qui a aidé aussi, et je l’ai compris après coup, c’est que je suis entrée dans ce groupe par la petite porte. Je n’ai pas décidé un matin de reprendre le chant. Une voisine m’a dit qu’il manquait des altos et m’a demandé de venir une fois pour dépanner. L’engagement s’est installé avant que j’aie eu à le vouloir, ce qui était exactement ce dont j’étais incapable à ce moment-là.
Je me demande si ce n’est pas la chose la plus utile de ce texte. Pendant ces trois mois, je n’avais pas l’énergie de choisir. J’avais celle de dire oui à quelqu’un qui demandait. Les dispositifs qui attendent une démarche spontanée passent à côté de tous les gens dans cet état-là, et ils sont nombreux.
Les ressources que j’ai découvertes trop tard
Plusieurs structures romandes travaillent précisément sur ce passage, et je ne l’ai appris qu’après coup, ce qui est ridicule.
Pro Senectute propose dans plusieurs cantons des cours de préparation à la retraite, généralement sur deux ou trois journées, qui abordent les aspects financiers, administratifs et, d’après les programmes que j’ai lus, la question du rythme quotidien. Certaines entreprises et caisses de pension en financent pour leurs employés sortants. Du côté genevois, Cité seniors organise des rencontres et des conférences ouvertes, souvent gratuites, qui ont le mérite de ne demander aucun engagement.
Je n’ai suivi aucun de ces cours et je ne peux donc pas dire ce qu’ils valent. Je signale seulement qu’ils existent, et qu’il vaut probablement mieux s’y intéresser avant l’arrêt qu’après, ce qui est exactement ce que je n’ai pas fait.
Ce que je dirais à quelqu’un qui arrive là
Trois choses, et je les donne avec toutes les réserves d’usage, puisqu’elles ne reposent que sur mon expérience.
D’abord, prendre un engagement à horaire fixe avant d’arrêter de travailler, pas après. Même un seul. Ensuite, se méfier des activités qu’on peut manquer sans conséquence : elles ne tiennent pas. Enfin, ne pas confondre le creux de la neuvième semaine avec un trait de caractère. Il arrive à beaucoup de monde et il passe, en général.
Quand il ne passe pas, c’est autre chose, et ce n’est pas à moi d’en parler. Les centres médico-sociaux cantonaux, les antennes de Pro Senectute et le médecin de famille sont les bons interlocuteurs pour une situation qui s’installe. Je n’ai aucune qualification là-dessus et je me garde de faire semblant.
Les engagements collectifs reviennent dans presque tout ce que j’écris ici : les activités les plus intéressantes se cherchent par le sujet, et la formule vieillir ensemble dit mal ce qu’elle désigne. Si vous avez traversé ce passage, j’aimerais savoir ce qui vous en a sortie.